Pétrus, Cheval-Blanc, Margaux, Yquem, autant de châteaux qui sont au panthéon des vins que l’on encense inconsidérément. Il suffit de voir à combien ils s’envolent pour se convaincre que le vin est une passion bien française. Toutefois, avant de faire grimper les enchères, voici quelques conseils judicieux sur le registre : qu’importe le flacon pourvu qu’on ait la sagesse !

 

Tout s’achète et se vend, c’est le principe même de ces transactions auxquelles nous sommes accros et qui se régissent sous le maillet d’un commissaire-priseur dont l’unique objectif est de faire monter les enchères. Les vins, les grands comme les sans-grade, sont-ils soumis au même régime qu’une vente de tableaux ou de mobiliers anciens ? Sur le principe oui. Cependant, on prendra soin de regarder à deux fois ces liquidés que l’on achète moyennant d’autres liquidités qui, elles, ne sont pas sujettes à caution. Bref, à moins d’être «buveur d’étiquettes», il n’est peut-être pas inutile de s’embarrasser de quelques précautions à même de garantir la qualité de votre cave.

Yquem engendredes folies jamais douces 
Aujourd’hui, les ventes de vins ont tendance à se multiplier. Naguère, c’était l’Hôtel Drouot ou Christie’s à Londres qui focalisaient l’attention, aujourd’hui, la province n’est pas en reste, en particulier à Bordeaux, Carcassonne ou Lyon. Il convient donc de lire la presse spécialisée (Sud Enchères ou La Gazette de Drouot) pour être informé des lots soumis, plus ou moins régulièrement, à l’encan. Seuls vos goûts doivent dicter vos achats, que vous soyez bordeaux ou bourgognes, amateurs de vieilles eaux-de-vie ou de liqueurs, il importe de se fier à vos intuitions, à votre palais et de ne pas succomber à la mythologie qui entoure les grands crus.  Le discernement est le meilleur allié de tout acheteur inspiré. Si vous allez pour la première fois à une vente de ce type, sachez que le cérémonial est rigoureusement identique à une vente classique. Dans la salle, les deux premiers rangs sont toujours occupés par les amateurs éclairés et les professionnels. Ce sont là d’authentiques acheteurs. Puis souvent, le reste du public est constitué de curieux qui sont là pour le spectacle. Toutefois, parmi cette faune éclectique, se glissent quelques connaisseurs ou opportunistes qui joueront peut-être les trouble-fêtes. Sachez que les premiers lots sont destinés à chauffer la salle. On trouve quelques beaujolais et autres pays de Loire où une poignée d’euros suffiront pour emporter le tout. De ces bouteilles achetées à vil prix, il convient de ne rien en attendre, au mieux : une bonne surprise, au pire, qu’elles terminent dans le siphon de l’évier ! C’est souvent à partir des bourgognes, à commencer par les blancs, que les enchères prendront leur envol puis viendront les bordeaux… Les blancs en pessac-léognan suscitent parfois un sursaut d’intérêt, mais c’est sur les sauternes que la folie est tout sauf douce. Qu’un lot d’Yquem soit annoncé et l’on s’excite à tous les rangs. Un 45 grimpera à 1 200 euros, un 59 dépassera allègrement la barre des 600 ; un 83 ne se négociera pas à moins de 200 euros. Ne parlons pas d’un Yquem historique de type 1847 car le dernier présenté aux enchères a flambé à 12 196 euros. De l’or liquide… à défaut d’être en barre ! Votre portefeuille sera plus sensible à un Rieussec ou un Suduiraut et votre palais ne devrait pas en souffrir pour autant. Là aussi, le vrai connaisseur se distinguera du buveur d’étiquettes.


Pétrus, valeur record

Petrus

Les lots de sauternes liquidés, c’est sur les bordeaux rouges que la salle ne maquera pas de s’enflammer. Les deux premiers rangs, qui jusqu’alors étaient restés très discrets, vont à présent lever le doigt. C’est souvent la bataille d’Hernani. Tous les coups sont permis et les surenchères souvent déraisonnables. Qu’un Cheval Blanc, un Pétrus ou un Latour soit présenté sous ses meilleurs atours, parfait état de conservation, étiquette non altérée, et aussitôt, en quelques secondes, la mise à prix est doublée, triplée, quadruplée parfois. Un Margaux 61 ira ainsi rejoindre la cave d’un amateur pour la bagatelle de 510 euros alors qu’un Gruaud-Larose 79 trouvera preneur au dernier rang à 30 euros seulement. Le second a manifestement fait une excellente affaire alors que le premier a payé le prix fort. Ne parlons pas de Pétrus. Ce pomerol déchaîne les passions. Songez que l’un des millésimes les plus récents, 1998 en l’occurrence, trouve preneur à 829 euros ; un 1990 a atteint, il y a peu, 1 055 euros. Un 1982, au demeurant excellent millésime, a été adjugé 1 516 euros. La plus belle enchère chez Pétrus étant un 1959 qui a trouvé acquéreur à 11 136 euros. Rappelons qu’il n’est chaque année mis sur le marché que 45 000 bouteilles issues des 11,5 hectares de cette propriété dont le bâti est d’une banalité affligeante au regard de la qualité et du concentré de ce vin porté au pinacle. On l’aura compris, dès lors que l’on souhaite attirer dans sa cave des vins mythiques, il faut y mettre sacrément le prix. Force est de constater que c’est à Londres, chez Christie’s comme chez Sotheby’s, sans oublier Phillips, que l’on trouve les ventes les plus excitantes. Les catalogues publiés pour la circonstance sont de véritables éditions d’art. Chaque lot est commenté et photographié. Ici, on n’achète pas du vin mais une pièce d’art, de l’orfèvrerie. Souvent les bouteilles sont vendues par caisse de 6 ou de 12, l’ambiance est plus feutrée qu’à Paris. Nombre d’offres se font par téléphone. Il n’est pas rare que 90 % du catalogue soit couvert par des offres avant même que ne débute la vente. Cet intérêt des Britanniques pour nos vins n’est pas nouveau, il gagne le Moyen-Orient, l’Asie, même si, ces derniers temps, les collectionneurs japonais ont décidé de ne pas jeter le bouchon (de liège) trop loin au regard des difficultés économiques de leurs pays. Cela dit, un vrai connaisseur en vins, habitué à déguster les meilleurs châteaux et pas forcément les plus prisés, trouvera assurément l’occasion de réaliser de belles affaires. Ce pari gagnant n’est toutefois pas toujours assuré car reste une inconnue, et de taille : l’état de conservation des vins soumis aux enchères. Ont-ils séjourné dans de vraies caves, à l’hygrométrie parfaite ? N’ont-ils pas été stocké ou entreposé à la lumière ? Ont-ils été secoués au gré de manipulations multiples ? Autant de questions que l’on est en droit de se poser sans parler de cette alchimie secrète du vin qui fait que tel millésime se bonifie avec le temps et l’autre pas. Certains vins connaissent une rédemption tardive alors que d’autres, en revanche, perdent à jamais de leur bouquet. Le vin est souvent un mystère qui ne se livre qu’au moment crucial de la dégustation. Mais le vin fait, ô combien, partie de notre patrimoine et de notre culture, aussi est-il normal que les ventes aux enchères croissent au gré des années.
Quelques conseils préalables
Le conseil le plus judicieux étant d’examiner les lots mis à la vente et de consulter auprès d’ouvrages spécialisés les années et appellations pour chacune des bouteilles convoités. Exemple : sachez que 1985 est un millésime super pour Haut-Brion, Margaux, Palmer, Mouton-Rothschild, Gruaud-Larose, l’Evangile, Pétrus, Ausone, Cheval Blanc et Pavie. La liste n’est pas exhaustive, mais, on peut acheter les yeux fermés chacun de ces châteaux. L’amateur, un tant soit peu éclairé, ne manquera pas se livrer à cette recherche préalable. Autre conseil : ausculter la bouteille qui a vos faveurs, à commencer par le niveau du vin. Quant il s’agit d’eau-de-vie, on évoque souvent «la part des anges» pour signifier l’alcool qui s’est évaporé. Pour le vin, les experts parlent de «part du diable». En effet, si le niveau est particulièrement bas, cela signifie que la bouteille a été entreposé dans un lieu sec et chaud qui aura accéléré le processus de vieillissement du vin, lequel risque donc d’être oxydé. Si le vin est dans le goulot, c’est un niveau normal pour les vins jeunes, c’est-à-dire moins de dix ans. S’il est à la base du goulot, c’est excellent pour les vins de plus de 10 ans. En haut de l’épaule de la bouteille, c’est selon Alex de Clouet, expert en vins, acceptable pour un vin de plus de 20 ans et franchement exceptionnel pour un vin antérieur à la moitié du XXe siècle. Si le vin est à la mi-épaule, mieux vaut prendre ses distances car cela signifie une faiblesse au niveau du bouchon. En dessous, dispensez-vous d’offres, vous allez au-devant de surprises désagréables. Bien sûr, vous regarderez la couleur du vin tout en sachant que celle-ci évolue en fonction de son âge. Un vin rouge vire au noir violacé pour aller vers couleurs brunâtres en vieillissant. Sachez qu’un vin clair est un vin «passé» et donc dépourvu de toute sa puissance initiale. On parlera alors de «pipi de chat»  En ce qui concerne les liquoreux, ils évoluent du jaune pâle à l’or en tirant de plus en plus sur l’ambre. En revanche, un vin blanc sec qui épouserait une couleur sombre est un vin madérisé. À proscrire immédiatement. Enfin, dernier détail : l’étiquette. Il faut savoir que si l’on respecte parfaitement les conditions idéales d’hygrométrie et de températures, inévitablement au bout de quelques années, l’étiquette va s’altérer : moisissures, taches… Rien que de plus normal. Seuls les maniaques auront pris soin d’habiller la bouteille d’un film plastique. Il ne faut donc pas juger un vin à son blason de papier. Qu’importe donc le flacon pourvu qu’on ait la sagesse ! Celle de l’amateur inspiré qui, le jour venu, boira avec un ami sûr ce Prieuré Lichine de 1983 pour lequel il s’était enflammé à Drouot et n’avait déboursé que… 25 euros !