Le crépuscule du XIXème siècle, avec sa vitalité nerveuse, ses convulsions économiques, ses nationalismes féroces, compte plus d’un paradoxe, dont le moindre n’est pas d’avoir laissé le souvenir d’une aube raffinée et paisible. Prenons l’Ecole de Nancy, justement. C’est d’abord une association d’artistes et d’industriels, avec statuts déposés, que la compétition internationale dans les arts décoratifs contraint à la mise en commun des moyens. C’est aussi l’une de ces synergies au cœur de l’Art nouveau, et que l’on appelle pas encore design. Rien d’agressif n’y transparaît. Une inquiétude légère, à peine un trouble. L’influence japonaise, le choix de la forme végétale, expriment au contraire l’émotion intime, une forme d’abstraction heureuse, une audace confiante et colorée. Exactement comme une carafe en cristal : qui peut imaginer, à voir la lumière jouer dans ses transparences, qu’à l’origine il y a un soleil visqueux tenu au bout d’une perche ? 

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Avec armes et bagages
 
Nancy est un accident de l’Histoire. Enfin, dans le domaine du luxe. Elle n’a pas à l’origine de vocation industrielle ; c’est une préfecture assoupie que secoue la guerre de 1870. L’annexion de l’Alsace et de la Moselle par la Prusse la bombarde d’un coup –si l’on peut dire- capitale de la Lorraine, voire de l’Est de la France avec le repli des administrations. Dont L’Ecole des Beaux-Arts. Ceux qu’on appelle les «optants», c’est-à-dire les réfugiés qui ont décidé d’opter pour la nationalité française, affluent en masse avec leur savoir-faire et leurs capitaux. Ils sont 320 000. La famille Daum, une dynastie de notaires alsaciens, en fait partie. La première région industrielle vient d’être coupée en deux. A Nancy se trouvait un ambitieux commerce du verre : les parents d’Emile Gallé, notamment, fournissaient la Maison de l’Empereur en services de table. Or, la nouvelle frontière compromet les liens avec la production restée de l’autre côté, en imposant tracasseries douanières et gonflement de la correspondance. Les frères Daum redressent la fabrique de verres de montre acquise par leur père. Le jeune Gallé rapproche ses fournisseurs et finit par créer des ateliers. On assiste à un phénomène de concentration.  
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Industriel parce qu’artiste 
 
Toutefois, le traumatisme de 1871 ne suffit pas à lui seul à expliquer le phénomène nancéen. Surgit une même innovation au même moment au sein d’une même industrie, mais du fait d’individus différents pour des raisons différentes. La Verrerie de Nancy se porte mal. Elle ne s’appelle pas Daum car son nom se suffit à lui-même : il n’y aura pas de structure comparable jusque dans les années 20. Vers 1889 Auguste et Antonin Daum mettent au point un partage des tâches original afin d’améliorer la qualité. Auguste conserve la gestion, tandis que son frère ingénieur met en place un département artistique. Ils comptent parmi les précurseurs du mariage de l’Art et de l’Industrie, pour reprendre une expression contemporaine. Ce type nouveau d’organisation est fondamental. Pour bien s’en rendre compte il faut voir le parcours d’Emile Gallé qui, pour un résultat similaire, part de bases plus classiques. Jusqu’au XIXème siècle, c’est le marchand qui décide du produit fini et en répartit la production entre différents fournisseurs, de petits ateliers spécialisés ou des manufactures. La production est de la qualité attendue ; toutefois l’absence d’une direction artistique spécialisée, en dehors de l’ambition du marchand ou du goût du client, ne favorise pas l’innovation. A titre d’exemple, jusqu’à ce qu’il crée à Nancy sa propre cristallerie en 1894, Emile Gallé, fils de marchand, travaille avec la verrerie de Meisenthal, fondée en 1702, au sein d’un accord oral puis d’un contrat, lequel comprend également le peintre-décorateur Désiré Christian. Si Gallé prend le contrôle personnel de l’ensemble de la production, ce n’est cependant pas en tant qu’industriel. Gallé est un hybride, un type d’homme inconnu jusqu’alors : industriel et artiste. Ou plutôt : industriel parce qu’artiste. Michel-Ange forgeait lui-même ses burins, dit-on. 
 
DAUM 3
 
Donner à voir l’émotion
 
Le projet de l’Ecole de Nancy, à peine mis en place, tourne court : les fonds manquent pour faire face aux coûts exorbitants des expositions internationales, d’où pourtant les nancéens, en ordre dispersé, rapportent une foison de prix. Quant au versant pédagogique, et pour des raisons similaires, il se résume à des conférences de Gallé. L’industriel assume d’ailleurs la présidence, puisque l’idée de l’association a germé dans son esprit farouchement patriotique et républicain. Il s’est, au demeurant, inspiré des  Arts and Crafts de William Morris. Aussi, l’âme de l’Ecole de Nancy ne réside-t-elle pas dans l’association éponyme, mais dans la Société centrale d’horticulture, à laquelle depuis 1877 participent tant Gallé que les frères Daum. S’il n’avait repris l’affaire familiale, Emile Gallé se serait bien vu botaniste… Mais ça n’explique pas tout. L’ouverture forcée de la Chine et du Japon, et l’afflux de leur Art dans les musées européens, ne suffit pas non plus. On touche là à cette part du génie artistique propre à l’individu, irréductible aux influences. Emile Gallé est un homme du monde qui fréquente les poètes. A Beyreuth, il assiste à la représentation du Tristan et Iseult de Wagner. Toutefois dans sa production, sur laquelle il grave volontiers des vers, il ne veut pas représenter littéralement tel ou tel épisode d’une œuvre qui l’a impressionné. Seul l’intéresse l’invisible, donner à voir l’émotion qui l’étreint, dégagée au maximum de sa gangue. Il joue avec les imperfections, improvise des jeux de matière surnaturels. C’est là le legs de l’Ecole de Nancy.