Pas encore classé parmi les antiquités mais déjà dans les salles des ventes, le design fait l’objet de ventes thématiques aux records parfois retentissants. Tentative d’explication.

Le design connaît un engouement certain dans les salles de ventes depuis une dizaine d’années. Qu’est-ce qui peut bien faire courir les acheteurs ? L’originalité des formes et des matériaux ? Les couleurs acidulées ? Les signatures de designers devenus stars ? La nostalgie des décennies 60 et 70 ? Didier Krzentowski, fondateur de la prestigieuse galerie Kreo, confiait à notre confrère Le Monde un début d’explication : «On ne dira jamais assez l’importance d’Ikea. L’arrivée de l’enseigne suédoise a formé l’œil autrement et a transformé la façon d’habiter.»Bien avant les suédois, en 1964, Terence Conran créait le premier magasin Habitat à Londres. En France, Prisunic lance dès 1969 des gammes de meubles dessinés par Olivier Mourgue, Marc Berthier ou Marc Held. Cette même année, le vocable design apparaît dans la langue française. Les premières ventes thématiques de design apparaissent au milieu des années 80. Fabien Naudan, directeur du département design d’Artcurial, souligne la rapidité du passage de certains meubles aux enchères : «Nous vendons parfois des pièces qui ont seulement deux ans».De l’ordre du multiple, puisque, par essence, le design est produit industriellement, sa valeur découlerait-elle de sa rareté ? Les prototypes et les petites séries atteindraient-ils des prix record ? Récemment, une console Bo Boolo de Starck, créée en 1996 et éditée à 100 exemplaires par XO, atteignait 4837 euros (frais compris). A contrario, son fauteuil Kaki, pièce unique vendue en décembre dernier, plafonna péniblement à 500 euros. L’édition revêt une grande importance dans l’attrait pour le design, plus que la qualité d’exécution. Les pièces originales sont vécues comme les griffes d’une époque. Ainsi, la Panton Chair, assise serpentine en plastique moulé fabriquée pour la première fois en 1967, peut atteindre jusqu’à 1000 euros, alors qu’elle n’a jamais cessé d’être rééditée. Semblable au marché de l’art, le marché du design fluctue en fonction de l’offre et de la demande. Cette dernière se cristallise souvent sur la valeur historique des pièces présentées. Ainsi la vente du mobilier de la famille Mitterand a bouleversé la côte des lampes Gaeto Pesce ou des tables Knoll. Certaines pièces de cette vente ont atteint des records absolus du fait de leur symbolique historique. Le lit de repos de l’ancien président, créé par Mies Van Der Rohe, s’est, par exemple, envolé pour le double de son estimation. Cette vente exceptionnelle a été comme contaminée par l’affectivité des acheteurs, pour le plus grand bénéfice de pièces peu cotées. Les matériaux jouent également un rôle prépondérant dans l’histoire du design. Du Bauhaus aux années 70, l’innovation et la performance technique focalisent les recherches des créateurs. Dans les années 60, le plastique révolutionne les formes et les couleurs, et envahit la maison. Les designers donnent libre court à leur créativité. Pour Christophe Noirel, spécialiste du Radical Design (design italien entre 1968 et 1977), «Le design des années 60, 70 conceptualisait et réalisait de nouveaux systèmes de fonctionnement, à la fois élaborés et simples pour les gens. Le Radical Design a inventé des salons gonflables, que l’on pouvait déménager dans une Fiat 500 !».

Après le premier choc pétrolier, les designers reviennent aux matériaux traditionnels comme le bois, et obéissent à une logique d’économie pour la fabrication de leur mobilier. Depuis les années 90, on assiste à la prédominance du marketing : les créations sont déclinées dans tous les matériaux possibles, segmentant au maximum le marché. Dans ce contexte, les éditeurs n’hésitent plus à relancer les précurseurs du design. Knoll réédite la collection Barcelona de Mies Van der Rohe, tandis que Cassina retrouve six meubles de Charlotte Perriand.Dès lors, les ventes aux enchères de design attireraient deux catégories d’amateurs. D’un côté, une génération plutôt jeune, sensibilisée depuis toujours au design par la grande distribution, rechercherait des valeurs sûres, à des prix inférieurs aux galeries ou aux grands éditeurs. Les salles de ventes constituent pour eux une sorte de marché de l’occasion rêvé. Cet engouement se confirme par le succès du déballage rétro des Puces du design, deux fois par an dans le quartier Montorgueil à Paris.La deuxième catégorie regroupe les collectionneurs et les spéculateurs. Assidus, ils suivent les côtes avec passion, cherchent sans relâche la pièce originale ayant appartenu au designer ou ayant été exposée lors d’un événement majeur de l’histoire du design. Ainsi, le siège Wassily créé en 1925 par Marcel Breuer pour Kandinsky, aura plus de valeur, pour ses éditions antérieures à 1968, car de petite série. Les premières éditions de ce même siège par Knoll, après 1968, restent encore intéressantes. Il existe également un marché étroit de collectionneurs d’art contemporain, amateurs de design pour la cohérence des objets avec leur collection. Ce sont eux qui acquerront les rares pièces réalisées par des artistes. Citons Giacometti, qui s’amusa à dessiner des chaises pour le couple Maeght ou une table pour le décorateur Samuel, ainsi que César qui réalisa une console. Multiple, le design l’est à plus d’un titre.