Ses peintures ornent les murs d’édifices publics avant de coucher sur la toile des scènes plus intimistes, directement inspirées de ses terres d’élection. Henri Martin est aujourd’hui très recherché et chacun de ses tableaux mis sur le marché déchaîne folles enchères et passions. Histoire d’un peintre qui a toujours oscillé entre impressionnisme, fauvisme et pointillisme.

Longtemps, Henri Martin fut associé à Toulouse. Peut-être parce qu’il y est né en 1860 ou parce que ses Quatre Saisons ornent joliment les murs du Capitole ? Toujours est-il que la province lui colle à la peau, c’est là qu’il y a trouvé ses thèmes de prédilection, même si Paris ou Bordeaux ont tenté de l’attirer dans leur giron artistique. D’aucuns l’ont associé à un peintre régionaliste comme il existe une littérature de terroir. Songe-t-on, un seul instant, à traiter François Mauriac d’écrivain provincial au prétexte que tous ses romans se nouent en en pays bordelais ? Bien sûr que non. Car, à l’évidence, la peinture d’Henri Martin est le reflet voire l’anticipation des courants de son temps même si sa source d’inspiration s’inscrit dans les territoires qu’il a côtoyés, qu’il a choisi. Délibérément. À ses débuts, il se définit lui-même comme un «paysagiste» et il est vrai que la nature l’enchante. Son contemporain Monet avait pour habitude de baptiser ses toiles des noms de lieux où il séjournait : Giverny, Argenteuil, Vetheuil. Martin ne fera pas autre chose. Certes, il a son appartement à Paris (ce qui nous vaudra quelques belles toiles d’un Paname sous la neige), mais il s’enthousiasme pour le Roussillon, Collioure en particulier et surtout le Quercy avec Saint-Cirq-Lapopie et Labastide-du-Vert. Mais le peintre a le chevalet vadrouilleur. Il parcourt l’Italie, la Toscane, avant de s’émerveiller dans les plis de cette France si contrastée. Il séjourne au pays Basque, dans les calanques marseillaises, en Bretagne aussi… Mais la tentation de Venise sera la plus forte, il y vient et revient chaque année, noyant ses pinceaux dans le miroitement de l’eau. Cette eau qui l’attire irrésistiblement.


Une peinture agreste d’une facture toujours renouvelée
À Port-Vendres, à Sanary-sur-Mer, il s’extasie devant cette Méditerranée où «l’eau reflète constamment le ciel. Quelle merveille ! Et les petits bateaux des pêcheurs aux couleurs riches et humbles ?» Dans chacune des villes portuaires où il séjournera, il s’attirera les sympathies des élus locaux et enregistrera nombre de commandes très officielles. Henri Martin s’exécute et vit plutôt bien de son art. Paris lui octroie les honneurs, médailles et distinctions et aussi quelques amitiés précieuses dont celle de Rodin, son voisin d’atelier au Dépôt des marbres. Mais le pays de l’enfance sera plus fort. Le Sud l’attire et Toulouse en particulier. Il se plaît à flâner sur les bords de Garonne. L’attrait de l’eau, encore et toujours. À point nommé, la municipalité de l’époque lui commande une grande fresque sur les quais. L’artiste s’exécute avec une jubilation qui transparaît dans sa composition en scope et couleurs chatoyantes. Il est vrai que c’est la campagne qui l’inspire, comme si ses aspirations secrètes oscillaient entre une ruralité sublimée et un bucolisme exacerbé. Guillaume Apollinaire traitera du reste la peinture de Martin de «rustique à souhait». L’auteur du Petit Cheval blanc n’était pas homme à balayer devant sa porte d’autant que la peinture dudit provincial était au carrefour d’influences intégrant le fauvisme, le pointillisme et, bien évidemment l’impressionnisme. Aujourd’hui, il n’est pas un amateur de peinture pour dire combien Henri Martin s’inscrivait dans ce creuset où ont versé Sisley, Monet, Pissaro, Cézanne et Degas pour ne citer qu’eux. Mais voilà, l’artiste n’était pas prêt à toutes les compromissions. Seul son cadre de vie semblait dicter son art. Depuis longtemps déjà, il cherchait «un vieux château, une maison sur une hauteur avec une tonnelle… pour se caser !» Il formule cette requête auprès de son ami toulousain Henri Marre ; lequel, après avoir abondamment prospecté, dégote Marquayrol, une gentilhommière dominant la vallée du Vert.


La nature souveraine, source d’une inspiration féconde
Le lieu est plus que séduisant. Il y a des vignes, une pergola, des vasques, un pigeonnier, une admirable terrasse dominant un escadron de peupliers où chante un ruisseau. Ces multiples paysages inspireront mille toiles. Il érige un atelier à deux pas du fameux pigeonnier et fait planter une allée de cyprès comme le fera Mauriac à Malagar. Il a trouvé sa «querencia» toute festonnée de lauriers, d’hortensias, de géraniums, de rosiers grimpants. À Marquayrol, il peint hiver comme été, promenant son parasol et son chevalet sur «ses collines» jamais plus belles qu’au printemps étincelant ou à l’automne vieillissant. Il faut visiter le Musée Henri Martin de Cahors pour saisir ce don qui était le sien d’avoir su capter cette lumière matinale ou crépusculaire habillant un paysage fait pour l’éternité. L’inconditionnel d’Henri Martin se laissera séduire par ce tableau, aujourd’hui à la vente à la Galerie Moulin de Toulouse, de Labastide-du-Vert au cœur de l’hiver où, entre brumes et fumeroles, l’hiver est insaisissable, impalpable. Voilà bien la force de l’œuvre d’Henri Martin, faite de touches colorées, d’impressions avec cette dévotion à un pays qu’il aime au-delà de tout. Le triptyque des Vendanges à admirer dans l’escalier d’honneur de la préfecture du Lot est le gage de cet attachement charnel, sensuel et émotionnel. À côtoyer Jaurès ou à lire Bergson, Henri Martin ne passait pas pour un intellectuel. Sa peinture était tout sauf simple, pourtant ses sujets étaient souvent d’une simplicité confondante. Voilà bien le secret du génie de Martin. Aussi, quand une toile du maître passe en salle des ventes, c’est toujours un événement. Car il y a peu de Martin sur le marché. Une marine d’un format 45 x 55, le 23 mars, a trouvé preneur sous le marteau d’Eric Prim à 80 000 euros (voir pages résultats). Selon nos informations d’autres tableaux de Martin pourraient animés de nouvelles ventes. Voilà qui devrait attirer, encore une fois, les amateurs. La postérité aura donné raison au talent de ce peintre des champs qui n’acceptait guère qu’on critique ses toiles, encore moins son vin. Soixante ans après sa mort, sa cote ne cesse de croître. Lui qui vécut de son vivant(et plutôt bien) de son art en se fourvoyant génialement dans tous les courants de l’impressionnisme ne fit qu’une concession au surréalisme : il vendit sa maison de Saint-Cirq-Lapopie à André Breton ! C’était pour acheter Marquayrol et y mourir à 83 ans.